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Bestfriends-to-lovers Second chance Body Positiv

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CHAPITRE 1
Selon Zezette03 !

CONSTANCE

Une semaine de détox sentimentale pour oublier votre ex ? C’est possible !
Le titre racoleur du magazine féminin abandonné sur une table avec une vingtaine de ses semblables me fait lever les yeux au ciel. Assise dans la salle d’attente de la généticienne sur une chaise ridiculement étroite, j’attrape mon téléphone et scrolle. Je fais tout ce qu’il ne faut pas, et lis des millions de milliers de témoignages sur Doctàgogo et autres sites issus du même utérus consanguin. Selon Zezette03, je n’ai aucune chance d’échapper à ma triste destinée, là où Fifile nous traite presque tous de malades mentaux ayant besoin d’une psychothérapie collective.
C’est au choix.
J’abandonne le net et son best of du meilleur du pire pour jeter un coup d’œil à l’heure en soupirant : deux heures de retard. Deux heures que j’aurais pu employer à… autre chose. Ce rendez-vous pollue toutes mes pensées depuis que je l’ai pris. Impossible de bouquiner, regarder la télé, travailler, chiller ou faire semblant de me motiver pour aller au sport, rien à faire, il me ronge l’esprit.
Des semaines d’angoisse à attendre de savoir si le terrible poids de l’hérédité pèse sur moi, comme une épée de Damoclès. J’espère que non, j’ai beaucoup à accomplir et un canapé, annexé par un volatile tyrannique, à reconquérir.
Plus sérieusement, une vie tout entière à construire. Une existence remplie de rires d’enfants et de cheveux blancs. Pas d’un combat de tous les instants, ponctué de rémissions et de rechutes, avant l’ultime assaut de la maladie.
À vingt-six ans, j’ai à peine aimé, jamais rien possédé. Je veux tout, avant de tirer ma révérence et m’éloigner du théâtre de la vie.
Si je porte ce gène, je lutterai de toutes mes forces. Chacune de mes décisions sera précipitée pour ne rien rater et me dire, sur mon lit de mort, que j’ai vécu avec un grand V. Que je l’ai bouffée, la vie. Parce que je suis comme ça.
Lorsque mon corps me lâchera, que je déclinerai un peu plus chaque jour, j’espère partir avec l’esprit libre et la sensation du devoir accompli. Disparaître avec la conviction d’être passée à côté de l’essentiel, il ne doit rien y avoir de pire.
Hors de question de finir comme ma mère, plus consumée par les regrets que par le cancer.
J’en suis là lorsque la porte s’ouvre sur une femme qui flotte dans sa blouse blanche et balance mon nom à la ronde. En voyant que je me redresse, m’extrayant de ma chaise qui tente d’avaler mon derrière, elle se décale pour me laisser entrer.
Intimidée, je me glisse à l’intérieur, jetant un coup d’œil à son cabinet coupé en deux. D’un côté, son bureau et ses dossiers. De l’autre, une table d’examen et tout le bazar aseptisé qui va avec.
Elle se coule derrière son poste de travail et remet ses lunettes sur son nez en trompette. Elle me détaille à nouveau, un brin de suffisance habillant ses yeux experts.
« Allô, la brigade des culs serrés, votre future star se tient devant moi, je vous l’envoie. »
Vas-y, juge-moi, Madame, tu ne seras pas la première et pas la dernière. Ça fait des années que je ne me formalise plus du regard d’autrui. Je ris trop fort pour vous, rien à battre. Mon air rêveur vous laisse croire que je vis au pays des licornes, tant mieux. Vous êtes écœurée par mes bourrelets et ma cellulite, vos hommes, eux, ils adorent ça. I'm a Queen et même si j’ai mis des années à m’en persuader, maintenant, cette conviction est ancrée en moi. Mon credo : Tu es fabuleuse qui que tu sois.
Oui ! Toi aussi, petite femme sévère à lunettes, perdue dans un enfer blanc, tu es wonderful…
Dans ton genre.
— Après une analyse approfondie de vos antécédents familiaux et l’étude de votre ADN, nous avons trouvé une récurrence, affirme-t-elle doctement. Cette mutation du gène augmente considérablement les risques que vous déclariez un cancer du sein et/ou des ovaires…
Elle poursuit sur sa lancée, alors que j’essaie d’assimiler le flux tendu d’informations qui se déverse sur ma pauvre tête. Même si j’ai compris ce qu’elle sous-entend, j’ai besoin qu’elle me le dise, qu’elle me regarde dans les yeux et vulgarise.
— Et sans la connexion internet qui saute, ça donne quoi ?
— Vous êtes porteuse de la mutation du gène BRCA1, résume-t-elle, agacée, alors que mon monde s’écroule.
J’ai la sensation d’être une sprinteuse, les deux pieds calés dans les starting-blocks depuis des semaines et elle, le Starter. Elle tire en l’air et sonne le top départ d’une course effrénée pour la vie, dans laquelle je concourrai contre le temps, le cancer et moi-même.
Mes oreilles bourdonnent, je l’écoute répandre sa science sans pour autant procéder à un quelconque examen. Mon cerveau s’y refuse. Lorsqu’elle parle de mon poids avec dédain, je tique à peine. Elle souligne que c’est un facteur de risque supplémentaire et qu’il m’est nécessaire de revoir mon hygiène de vie, si je veux pouponner dans les cinq prochaines années.
Surprise, je relève la tête et l’observe, hagarde.
— Comment ça, avoir des enfants dans les cinq ans ? C’est ridicule ! Si j’envisage d’en avoir deux, il faudrait que j’tombe enceinte demain.
Elle acquiesce, jetant un coup d’œil à sa pendule.
Je ricane pour masquer mon indignation. Plus de deux heures à poireauter pour qu’elle et ses résultats se la jouent boule de bowling, donc elle m’accordera le temps dont j’ai besoin.
— C’est tout à fait ça, confirme-t-elle d’une voix lasse. Je vous conseille d’avoir vos enfants avant vos trente ans et de planifier une mastectomie. Ajoutez à cela l’hystérectomie dans une quinzaine d’années et une chirurgie bariatrique, ce qui augmentera vos chances de vivre une existence normale. Vous avez aussi la possibilité de recourir au prélèvement de vos ovocytes, afin de les cryogéniser en vue d’une grossesse future. Si jamais un cancer se déclare avant que vous n’ayez procédé aux interventions nécessaires, cela vous permettra de vous reproduire, malgré tout. Tenez, voici votre dossier. Je vous recommande de prendre rendez-vous avec votre gynécologue-obstétricien au plus vite.
J’oscille entre stupeur et tremblements. Entre prendre ces foutus papiers et partir ou lui rappeler qu’elle se trouve face à une personne, pas à un numéro. Pour finir, j’opte pour un tir groupé.
— Merci pour votre extrême bienveillance et votre humanité, ironisé-je en saisissant la documentation pour me diriger vers la sortie. Vous croiser aujourd’hui est un cadeau de la vie. Votre joie de vivre et votre profonde empathie ont très largement contribué à atténuer le choc d’un diagnostic difficile à encaisser. Encore merci !
Gonflée à bloc, je passe la porte et la claque dans un geste d’une théâtralité exquise, sans laisser le temps à mon interlocutrice d’en placer une, avant de me figer. Fière de moi, j’expire et la terrible nouvelle s’inscrit dans ma réalité…
J’ai le gène. 

CHAPITRE 2
Crois en la magie, Moldue

CONSTANCE

Dans la queue de la boulangerie, j’observe les étalages, sans savoir sur quel thème décliner mon orgie gustative. Après un rendez-vous pareil et l’éboulement d’un pan entier de mon existence, il n’y a pas mieux pour me consoler qu’un tête à bouche avec une viennoiserie. Voire un casse-dalle. J’ai toujours préféré le salé au sucré.
La boulangère, une femme aussi replète que moi, m’adresse un sourire engageant que je lui retourne à moitié, faute de mieux.
— Qu’est-ce que je vous sers, Mademoiselle ?
Une vieille emmerdeuse se racle la gorge dans mon dos, pour manifester son impatience. Ma bienveillance restée en stand-by dans le cabinet de la généticienne, à côté de ma dignité, me fait défaut et me pousse à lever les yeux au ciel.
— Un sandwich au poulet et aux crudités avec un coca, s’il vous plaît.
Ma commande passée, je libère la place à cette retraitée très pressée de toucher enfin le saint Graal.
Je traîne ma carcasse le long du boulevard en direction de la Caserne de Bonne, pour rentrer chez moi, sur l’avenue Maréchal-Joffre. L’avantage de Grenoble, c’est que tout se trouve à proximité et plus encore si, comme moi, on raffole du tram. Impossible de s’y perdre non plus, coincée entre la Chartreuse, l’Oisans, le Vercors et Belledonne, une vraie boussole grandeur nature.
Aujourd’hui, je suis d’humeur à marcher. Il fait doux et j’ai eu mon compte d’échanges non consentis avec le reste de l’humanité pour une bonne semaine.
Mes victuailles dans les mains, je passe devant une aire de jeux. Des enfants en bas âge s’amusent sous l’œil plus ou moins attentif de leur nounou ou de leurs parents.
Alors, le petit metteur en scène, qui vit dans mon esprit, s’agite dans tous les sens pour projeter le film de mon avenir :
Une gamine aux épaisses bouclettes blondes et aux joues rebondies, comme sa maman, pousse le portillon. Habillée d’une salopette en jean et de bottes de pluie, elle s’élance avec une grâce relative vers le toboggan. Une fois l’accès au parc refermé derrière moi, je lui rappelle quelques règles de sécurité élémentaires, qu’elle écoute d’une oreille.
Je m’assieds sur un banc pour la surveiller. Enfin, vers dix-sept heures, son père… C’est exactement là, à ce moment précis, que la bobine prend feu.
Pour qu’il y ait un père, il faut déjà qu’il y ait un homme dans ma vie. Ce qui n’est plus le cas, depuis le décès de ma mère, il y a deux ans. Mon copain de l’époque s’est montré en dessous de tout. Il me reprochait le temps que je passais à m’occuper d’elle, plutôt que de lui. Au lieu de le subir, j’ai préféré prendre un break avec le sexe fort, qui s’est pérennisé.
Ça peut paraître un peu extrême, mais ma relation conflictuelle avec les mecs remonte au berceau, moment précis où mon géniteur nous a abandonnées. Élevée par une mère courage, j’aurais pourtant aimé grandir dans un foyer uni et avoir un exemple masculin à suivre. Je me suis promis que le jour où j’aurais une famille, ça serait en équipe. Pour moi, la stabilité est la quintessence de l’équilibre familial, le grand amour, lui, appartient aux contes de fées.
Enfin, j’avais mis tous ces aspects de côté pour limiter toute invasion virile dans mon cœur, me contentant de leur laisser accès, sous conditions, à mon corps.
Mais le gène BRCA1 rebat les cartes de mon existence et me force à envisager de me relancer sur le marché de l’amour.
Beurk !
Écœurée, je fourre le reste de mon sandwich dans son sac d’origine.
Dans six mois, au plus tard, je devrai filer le parfait amour avec le père de mon enfant à naître.
Ce constat déclenche un sentiment d’urgence. Il m’encourage à accélérer pour retrouver Sigmund qui m’attend à la maison avec mon Médoc, pour débriefer cette journée.
À peine arrivée, je balance mes affaires dans l’entrée, envoie mes chaussures balader et fonce vers la cuisine.
Les restes de mon goûter de consolation atterrissent dans le frigo. J’attrape un verre à pied dans le buffet, à gauche de la fenêtre, qui offre une vue imprenable… sur l’immeuble d’en face.
Un petit ballon de rouge et ça repart !
Un pas, puis deux, avant qu’Einstein, le chat le plus chien de l’univers, se roule dans mes jambes pour les lécher.
— On va se faire mal, râlé-je, essayant de me dépêtrer de la boule de poils tigrée.
Déterminée à m’entretenir avec le tyran qui a annexé mon salon, je force l’allure et claque la porte derrière moi.
— Salope ! roucoule une voix dans mon dos.
Un soupir m’échappe, tandis qu’Einstein, qui gratte derrière le battant, déclenche un sifflement nerveux dans la pièce.
Le volatile perché sur le bras du canapé me toise. Nous nous affrontons du regard, comme s’il me défiait de m’installer sur le sofa. Un instant, j’ai envie de prendre le risque, de combattre la bête, mais les dernières lacérations infligées par le monstre, une semaine plus tôt, m’en dissuadent.
— Du con !
Il incline la tête et sautille pour me suivre des yeux, alors que je me dirige vers le bar pour me servir. Lourdement armée, je m’écroule sur le fauteuil vermillon à droite du divan.
— Que la thérapie commence. Tu vois, Sig’, c’est ça, le plus impressionnant chez toi, malgré la pluie de grossièretés que t’as au bec, tu mets toujours la plume sur le problème.
— Baleine ! croasse-t-il en se nettoyant, alors que je sirote une gorgée de rouge.
— Selon la généticienne, ça fait partie de mes soucis. Enfin, si on écoute cette brave femme, il n’y a pas un morceau de moi qui ne mérite pas d’être charcuté.
L’oiseau siffle pendant que le liquide écarlate tourne dans son récipient. Cinq ans pour avoir tous mes enfants, sans garantie que la maladie ne me prenne pas derrière les genoux d’ici là. Cinq petites années pour créer un foyer heureux…
— Qu’est-ce que tu penses du couple, Sigmund ?
— Conneries ! braille-t-il.
— Amen ! Ma dernière expérience du genre confirme cette impression. Tu sais comment j’aime les hommes, Sig’, sexy et surtout silencieux. Il va de nouveau falloir que j’parle avec eux. M’attache. M’engage…
Je me tais. Sigmund en profite pour exprimer son indignation et vocifère toutes les grossièretés de son vocabulaire coloré. Ça lui réclame une bonne minute, peut-être deux, laps de temps que j’utilise pour me fixer de nouveaux objectifs :
1– Trouver le type qui deviendra le père de mon armée de sauvages.
2 – Pouponner au moins deux fois dans les cinq prochaines années.
L’espace d’une seconde, je me demande si je veux vraiment une famille. Si ma vie ne me convient pas déjà. Je m’imagine vieillir seule, figée dans mon existence d’éternelle célibataire, pendant que les autres vivront des expériences que je ne connaîtrai jamais. Rien qu’à cette pensée, mon cœur s’affole et les larmes montent. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais envisagé mon avenir autrement qu’entourée d’enfants.
Impossible de renoncer à ça.
Pourtant, il suffirait qu’on m’opère pour ramener mes risques de contracter un cancer gynécologique à la normale. Je n’aurais plus qu’à vivre dans un corps transformé par la chirurgie, ménopausée avant l’heure. À moi les bouffées de chaleur, le sommeil perturbé, les sautes d’humeur, une sexualité contrariée et des poils comme s’il en pleuvait.
Quoi qu’il arrive, l’hystérectomie sera mon dernier recours. Je repousserai l’échéance au maximum.
Quelques doutes et inquiétudes tournent encore dans mon esprit, mais ma décision a été prise à la seconde où j’ai accepté de passer les tests génétiques.
— Dégonflée ! piaille le tyran à plumes, qui s’était fait oublier jusque-là.
Un sourire reconnaissant se dessine sur mes traits.
— T’as raison, Sig’ ! J’vais me prendre en main et remonter sur la selle de l’amour. Rencontrer un homme et l’encourager à me faire une ribambelle de bébés. Il ne reste plus qu’à trouver la perle rare.
— Bonne résolution ! Et je sais où la chercher, s’exclame Rose, ma cousine et colocataire, qui déboule là où elle n’était pas attendue.
Alors qu’elle s’apprête à s’asseoir sur le sofa, Sigmund siffle et gonfle ses ailes. Rose lui lance un regard mauvais et agite ses épaisses boucles blondes qui encadrent ses traits de poupée de porcelaine, tandis qu’elle s’installe par terre.
— Vogelmist ! crache-t-elle en allemand, sa langue maternelle.
L’oiseau siffle avec fierté. Elle marmonne entre ses dents, agacée, resserrant ses bras graciles sur ses jambes, qu’elle a ramenées contre sa poitrine menue, et m’observe.
— Rappelle-moi pourquoi on a pris un perroquet ? râle-t-elle.
— Parce que t’en rêvais.
Mon ton sarcastique lui arrache une grimace.
— Rêves à la con, grommelle-t-elle. Ton message lapidaire, qui disait : « je l’ai », signifie que ton rendez-vous ne s’est pas bien passé, je suppose.
— Pas envie d’en discuter.
Mon verre part d’une traite dans mon gosier, pour étancher ma contrariété, avant que je ne recharge.
— Bon… Parlons peu, parlons bien. Je t’écoute délirer depuis cinq minutes et j’ai une solution pour toi.
— De meilleurs gènes ?
Rose s’approche et enfonce sa main dans sa poche pour en sortir son téléphone.
— Non ! Call of Love !
Elle me montre une application qui s’ouvre sur son avatar habillé comme Sailor Moon. Dubitative, je hausse un sourcil. Les sites de rencontre sont des machines à plan cul, pas le point de départ d’une belle histoire d’amour. Personne ne pourra me convaincre du contraire, toutes mes parties de jambes en l’air, sponsorisées par Pineder, en témoignent.
— Crois-en la magie, Moldue , rouspète ma petite fleur bleue en m’envoyant une tape derrière la tête. J’ai lu un article qui disait qu’aujourd’hui plus de la moitié des couples se formaient de cette façon. Excuse-moi de souligner l’évidence, mais regard de baise qui te saute dans les chiottes d’une boîte de nuit n’a pas l’étoffe pour devenir le père de mes futurs neveux.
— Et moi qui me demandais qui avait rendu Sig’ si grossier. Pour ta gouverne, c’était l’un des plans cul les plus excitants de toute ma vie. Mais d’accord, Dumby, inonde-moi de ta magie.


CHAPITRE 3
Pas de regard de baise !

CONSTANCE

Du coin de l’œil, j’observe Rose pianoter comme une folle sur mon téléphone, la langue coincée entre ses lèvres, signe de sa concentration. À croire que c’est son avenir qui est en jeu, et non le mien. Après cinq minutes, elle lève les yeux sur moi. Je me ressers un verre de vin, moi qui ne bois quasiment jamais…
— Voilà, tu es inscrite sur Call of Love, regarde ton avatar.
Curieuse, je zyeute mon profil. Rose m’a transformée en vigoureuse princesse barbare qui brandit le poing et sautille pour faire rebondir son opulente poitrine.
Qu’est-ce que c’est que cet engin ?
— C’est bien beau, mais comment j’sais à quoi ressemble le mec dans la vraie vie ? Parce que s’il se base sur mon profil, il risque d’être déçu en me voyant arriver.
Rose soupire et clique sur une icône. Plusieurs photos de moi apparaissent, dont celles pour la campagne de lutte contre le cancer du sein où je suis très peu vêtue.
— Hey ! On avait dit qu’on devait pas attirer regard de baise.
Rose hausse les épaules.
— Ben, quoi ? T’es torride sur ces photos et ça, on veut qu’ils le remarquent, rétorque-t-elle.
Je ris et retourne aux informations qu’elle a écrites sur moi. Elle me connaît mieux que personne, même mieux que moi-même. Nos parents nous ont à moitié élevées ensemble et nos deux semaines d’écart ont consolidé notre lien. Nos familles se retrouvaient chez mamie Luce à Lans-en-Vercors, tous les dimanches après-midi, ce qui nous a permis de jouer ensemble toutes les semaines. Nous en avons profité jusqu’au décès de notre grand-mère, l’année de nos douze ans. Dans un premier temps, ma mère et son frère ont essayé de perpétuer la tradition familiale, mais Rose et ses parents sont partis vivre en Allemagne, là où se trouvent ses grands-parents maternels. Mon oncle et ma tante y résident encore d’ailleurs. Pendant ces années où nous avons été éloignées, nous avons nourri une relation à distance en nous textant tous les jours et en nous appelant tous les dimanches. L’année de nos dix-huit ans, Rose est revenue ici pour faire ses études. Enfin ça, c’est la version officielle. Officieusement, difficile d’ignorer que son retour permanent dans mon existence colle avec l’annonce de la première rechute du cancer de ma mère.
Rose est mon pilier, plus qu’une cousine, je l’ai toujours considérée comme une sœur.
Un dernier coup d’œil dubitatif à mon avatar me convainc de lui apporter quelques retouches, pour lui donner un style qui me ressemble un peu plus. Je me prête déjà au jeu.
Les yeux fixés sur sa propre application, Rose répond à une de ses Targets. Je regarde par-dessus son épaule pour comprendre comment ça fonctionne. Ça me permettra d’économiser de longues minutes de tâtonnement pour aller à l’essentiel. Cinq ans c’est court, pas de temps à perdre avec une interface peu intuitive.
L’avatar de Rose évolue dans les rues de Grenoble, son épée à la main. Elle swipe de profil en profil et s’arrête sur un type, que sa bonne femme pointe du bout de son bâton magique. Elle ouvre ses photos et esquisse un rictus satisfait. Princesse Starla se lance dans des ronds de jambe et un faisceau lumineux, tout droit sorti de son arme, qui touchent l’autre avatar.
— Et maintenant ?
— Je l’ai ciblé comme Target, j’attends qu’il me réponde.
Elle me montre un bouton sur lequel j’appuie sans lui laisser le temps de m’expliquer alors qu’elle râle dans sa barbe.
— Verpiss dich ! Constance, c’est pour les super Targets et je n’en ai qu’un par jour !
Super ! Princesse Starla boude !
Je me retiens de pouffer de rire, ce qui la fout en boule pour de bon. Cachée dans mon verre de vin, je lui adresse un sourire malicieux qui la fait soupirer d’exaspération.
— C’est quoi la différence entre la Target et la super Target ?
Mon impression de discuter avec un fou de la manette et de comprendre à moitié ce que je raconte est saisissante.
Rose me regarde, ses traits se tordent au rythme de ses réflexions, puis elle hausse les épaules.
— J’en ai aucune idée. J’en n’ai jamais envoyé.
Incapable de contrôler mon hilarité, je me ressers.
Ce soir, c’est la fête !
Une sorte de veillée funéraire dont ma vie d’avant serait la vedette. Les seuls invités sont Rose, Sig’ et Einstein, les derniers êtres vivants qui comptent encore pour moi. Enfin, on peut aussi nommer Fougère, le ficus, qui me survit depuis près de deux ans. Un véritable exploit.
Cette plante nous enterrera tous.
— Alors pourquoi tu ne voulais pas que j’appuie ?
— C’est pour le principe.
Rosaline est pleine de principes plus absurdes les uns que les autres. On ne porte pas de rose avec du bleu. Le ketchup va à côté des pâtes, pas dedans. Les culottes se mettent en haut sur le Tancarville et les t-shirts en bas… et j’en passe et des meilleures. Et apparemment, on n’envoie pas non plus de super Target.
— T’es bizarre.
— Pragmatique, me corrige-t-elle, avant d’agiter son application sous mon nez. Et ça y est, je sais à quoi sert la super Target, ça permet de faire l’impasse sur le test de compatibilité.
— Le quoi ?
— Le test de compatibilité, répète-t-elle, comme si j’étais demeurée. C’est une sorte de QCM créé par chaque utilisateur et auquel le sniper répond pour voir si vos personnalités matchent. Si les réponses ne sont pas bonnes, tu ne peux pas discuter avec ta cible. La super Target c’est pour ne pas s’emmerder avec ça et parler avec un gars, même s’il n’a pas tout juste au test. Genre, si t’as un coup de foudre, tu peux viser dans le mille une fois par jour. Bon, allez, au travail, maintenant. Interdiction de toucher au tien, c’est moi qui choisis pour toi.
— C’est-à-dire ?
— Un type mature, posé, qui n’a pas la kékette en feu, avec un sens accru des responsabilités et qui sait ce qu’il veut et où il va, énumère-t-elle.
Waouh ! Ce type a l’air hyper chiant, présenté comme ça.
Enfin, bref… Mon filet de l’amour 2.0 à la main, j’avance sur la Map, après m’être installée confortablement dans mon canapé. Le proéminent postérieur de mon avatar se dandine et je jette un rapide coup d’œil à mes fesses rebondies.
C’est à ce point ?
— Concentre-toi, râle ma cousine, sans lever les yeux de son écran.
Je grommelle et m’exécute, cliquant sur un premier profil.
Les photos me présentent Sam, un ingénieur en nanotechnologie à l’épaisse tignasse rousse qui surplombe un sourire à la Vanessa Paradis. Pas ma came, si j’en crois mes derniers plans cul, qui côté physique étaient tous grands, les cheveux noirs et les traits anguleux. Apparemment, j’ai un type qui me porte plus à m’intéresser aux latin lovers qu’aux brillants cerveaux, qui adore trifouiller dans le ventre de robots minuscules.
N’est pas sapiosexuelle qui veut !
— Tu cherches le père de tes enfants. Pas le prochain mâle en rut qui souillera tes draps, me rappelle Rose, comme si elle lisait dans mes pensées.
— Rabat-joie.
J’envoie une demande de Target à Sam plus pour lui faire plaisir qu’autre chose, alors que son test de compatibilité s’ouvre sous mes yeux.
— Nymphomane ! rétorque-t-elle, toujours le nez plongé sur l’écran de son téléphone.
— Sorcière !
— Marie-couche-toi-là !
— Salope ! Salope ! croasse Sigmund avec toute la puissance dont il dispose.
Ma cousine et moi échangeons un regard ahuri avant d’éclater de rire, alors que le piaf gonfle ses plumes en sifflant avec superbe. 

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